Les pots de La Chamba : l'argile noire du Tolima
Dernière mise à jour : 30 sept.
Au bord du río Magdalena, dans un village du Tolima, des femmes façonnent la même terre depuis trois cents ans. Leurs pots arrivent chez nous à Montmartre, et voici ce qu'il y a derrière ce noir si particulier.
Un village, un fleuve, une terre

La Chamba est une vereda d'El Guamo, dans le Tolima, à dix kilomètres du bourg et à quelques pas du río Magdalena. Le fleuve donne tout : l'eau, les galets polis, et surtout l'argile. Une terre micacée que l'on trouve seulement là, et que les familles vont chercher sur la berge.
Aujourd'hui, environ quatre habitants sur cinq vivent du barro. Plus de mille trois cents personnes travaillent l'argile dans ce seul village. Les enfants grandissent entre les pièces qui sèchent au soleil, sur les patios et le long des murs.
Avant les Espagnols, il y avait les Pijao
Les premiers habitants de cette vallée s'appelaient les Poinco, ou Yaporogo. Ils appartenaient à la culture Pijao, et ils cuisaient déjà la terre, pour l'eau du quotidien comme pour les cérémonies. La conquête a effacé une partie des symboles, et les formes sont restées.
De cette époque vient la múcura, la pièce emblème du village : une jarre ventrue, au col étroit, où l'eau reste fraîche. Sur place, on raconte que sa silhouette représente une femme enceinte. Ronde au milieu, ouverte en haut. Une forme qui porte et qui donne.
Dans chaque courbe reste l'empreinte de celui ou celle qui l'a créé.
Quatre mains pour une seule pièce
Le travail se partage, et il se partage toujours de la même manière. Les hommes vont chercher la terre, la broient, la nettoient, la laissent reposer et préparent la pâte. Les femmes façonnent. Ce sont elles qui montent la pièce, à la main, avec des moules de terre cuite qui restent dans la maison et passent d'une génération à l'autre.
On apprend en regardant sa mère, souvent avant de savoir lire. Le geste se transmet comme une langue : par les mains, par la répétition, par les corrections données à voix basse. Certaines familles portent des noms connus dans tout le Tolima, comme les Barreto ou les Cabezas.
La pierre de rivière, jusqu'à ce que la terre chante
Avant la cuisson, la pièce reçoit un engobe de barro rojo, une fine couche d'argile rouge délayée. Puis vient le bruñido. L'artisane prend un galet d'agate ramassé dans le fleuve et frotte la surface, longuement, toujours dans le même sens.
La terre mate devient lisse, puis satinée, puis presque miroir. Quand le galet se met à crisser sur la paroi, le travail est terminé. Aucun émail, aucun vernis : ce brillant est celui de la terre elle même, tassée par la pierre.

Le noir arrive après le feu
On imagine souvent que la couleur vient de la cuisson. Elle vient d'après. Les pièces sont rangées dans de grands fûts métalliques, les petites glissées à l'intérieur des grandes, et les fûts partent dans des fours de terre en forme de cône, chauffés au bois. Trois heures environ, autour de sept cent cinquante degrés.
Au moment de sortir les fûts, encore rouges de chaleur, on y jette de la balle de riz. Autrefois c'était du fumier séché. La matière prend feu, puis elle fume longuement, et c'est cette fumée qui pénètre l'argile pendant que la pièce refroidit. Le noir profond d'un pot de La Chamba, c'est de la fumée fixée dans la terre.
Le même village produit aussi la loza roja, la pièce rouge, qui sort du four avant l'étape de la fumée. Les deux couleurs voyagent ensemble depuis toujours, sur les mêmes charrettes et sur les mêmes tables.
1937, une route change tout
Le village vit longtemps pour lui même et pour les marchés voisins. En 1937, la route vers El Espinal s'ouvre, la céramique de La Chamba sort du Tolima, et l'enfumage se généralise à ce moment là. En 1970, un centre artisanal s'installe sur place, et deux ans plus tard une école technique apprend le métier aux jeunes du village.
Depuis 2019, la Cerámica Negra de La Chamba possède sa dénomination d'origine, comme un vin ou un fromage. Le nom appartient au village, et personne d'autre ne peut l'utiliser. Pour une vereda de quelques centaines de familles, c'est une reconnaissance qui compte.
Ce que ça change dans une cuisine
On y fait des marmites, des plats à four, des cocottes, des assiettes, des tasses. Les mêmes formes depuis des siècles, parce qu'elles fonctionnent.
Et elles fonctionnent vraiment. L'argile monte doucement en température, garde la chaleur et la rend lentement. C'est la cuisson idéale pour un plat mijoté : les saveurs ont le temps de se mêler, tout reste souple, tout prend son temps. Le pot passe du feu à la table sans changer de récipient, et il tient chaud pendant tout le repas. En Colombie, c'est dans ces pots qu'arrivent les soupes, les haricots, le sancocho du dimanche.
Comme tout est fait à la main, chaque pièce garde sa différence. Une courbe un peu à elle, une nuance de noir plus mate ou plus brillante, la trace d'un doigt restée dans la paroi. C'est ce qui fait qu'on s'attache à un pot plutôt qu'à un autre.
Bien s'en servir
Quelques habitudes simples suffisent. Montez la chaleur progressivement, en commençant doux, pour laisser la terre s'adapter. Utilisez un feu doux à moyen, le four, ou une plaque avec un diffuseur. Lavez à l'eau chaude, avec peu de produit, et laissez sécher à l'air. Avec le temps, le pot se patine, et il cuit encore mieux.
Soulevez en un, vous comprendrez
C'est le geste que tout le monde fait en entrant : prendre un pot, le soulever, passer le pouce sur la panse. L'argile est plus légère qu'elle en a l'air, froide et lisse. À ce moment précis, la discussion sur le prix s'arrête.
Les nôtres viennent directement des ateliers du Tolima, par petites quantités, du bol à la grande marmite. Ils sont à Montmartre, au 30 rue des Trois Frères. Venez choisir le vôtre, nous vous expliquons comment le culotter la première fois et il vous suivra des années.
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